« Fait vaut mieux que parfait » : pourquoi la science donne raison à cette expression populaire
Un message écrit puis réécrit dix fois avant d'être envoyé. Un CV qu'on n'ose pas envoyer parce que la mise en page « n'est pas encore au point ». Un projet personnel dont on parle depuis des années sans jamais l'avoir commencé.
C'est une forme d'immobilisme déguisée en exigence. On se dit qu'on attend le bon moment, la bonne version, la bonne inspiration. Mais au fond, on n'agit pas.
Des philosophes, des artistes et des écrivains ont observé ce blocage, chacun à son époque. Et tous arrivent à peu près à la même conclusion : mieux vaut une action imparfaite qu'une inaction soignée.
Un mantra moderne qui dit tout en quatre mots
Parfois, la sagesse la plus utile tient en quelques mots :
Fait vaut mieux que parfait.
Proverbe populaire
C'est la traduction de l'anglais « Done is better than perfect », une phrase affichée en grand sur des posters dans les bureaux de Facebook au début des années 2010.
Sheryl Sandberg, alors numéro deux de l'entreprise, la cite dans son livre En avant toutes (2013). Depuis, la phrase s'est répandue partout, des open spaces aux comptes Instagram.
Si elle a eu autant de succès, c'est qu'elle met des mots simples sur une idée ancienne. Une idée qu'un philosophe français avait formulée plus de deux siècles plus tôt.
Voltaire l'avait déjà dit en 1772
Le mieux est l'ennemi du bien.
Voltaire
La phrase ouvre La Bégueule, un conte en vers que Voltaire publie en 1772. Il ne s'en attribue même pas la paternité : il la présente comme la parole d'un « sage italien », car elle reprend un proverbe italien, « Il meglio è l'inimico del bene. »
L'idée est simple et un peu paradoxale : à force de chercher le mieux, on peut abîmer ce qui fonctionnait déjà bien. On retouche un texte jusqu'à lui enlever tout son naturel. On reprend un dossier de présentation pour la cinquième fois, et la veille de la réunion, on ne sait plus quelle version était la bonne.
La quête de perfection finit par abîmer ce qu'elle voulait protéger.

Dalí, un perfectionniste lucide
On pourrait croire que les grands artistes, eux, visent la perfection absolue. Salvador Dalí en avait une vision étonnamment détendue :
Ne craignez pas d'atteindre la perfection, vous n'y arriverez jamais.
Salvador Dali
La phrase est d'autant plus inspirante qu'elle vient d'un peintre à la technique extrêmement minutieuse, capable de passer des mois sur une seule toile. Dalí ne dit pas qu'il faut bâcler. Il dit que la perfection n'est pas un objectif, puisqu'elle est hors d'atteinte.
Viser le meilleur, oui. Attendre l'idéal pour se lancer, non. Si même lui la jugeait inaccessible, on peut peut-être arrêter de s'épuiser à la poursuivre.
Quand l'exigence devient un frein
L'écrivain américain John Updike allait encore plus loin :
Le perfectionnisme est l'ennemi de la création, comme la sollicitude extrême envers soi-même est l'ennemi du bien-être.
John Updike
La psychologie lui donne en partie raison, avec une nuance importante. Les chercheurs distinguent aujourd'hui deux faces du perfectionnisme.
- D'un côté, l'exigence élevée : se fixer des objectifs ambitieux et aimer le travail bien fait.
- De l'autre, la peur de l'erreur : la crainte d'être jugé, l'impression que rien n'est jamais assez bien, l'autocritique permanente.
C'est surtout cette deuxième face qui bloque. En 2017, une méta-analyse menée par la psychologue Fuschia Sirois a regroupé des dizaines d'études. Elle montre que la peur de l'erreur est clairement liée à la procrastination, alors que l'exigence élevée ne l'est pas.
Autrement dit, ce n'est pas le goût du travail bien fait qui nous paralyse, c'est la peur de mal faire.
Cette peur de mal faire est aussi au cœur du syndrome de l'imposteur. La chercheuse Valerie Young en a même fait l'un de ses cinq profils types : « le perfectionniste », pour qui la moindre imperfection ressemble à un échec. Pour aller plus loin, découvrez les phrases qui trahissent le syndrome de l'imposteur.
Sondage : qu'est-ce qui vous fait le plus souvent remettre une tâche à plus tard ?
Voici un petit sondage rapide. Répondez spontanément, et découvrez les réponses des internautes, en pourcentage.
- La peur que le résultat ne soit pas assez bien
- La crainte du regard des autres
- L'envie d'attendre le "bon moment"
- Rien, je fonce même si c'est imparfait
Alors, par où commencer ?
La réponse est presque trop simple : commencer ! Pas de façon parfaite, pas au bon moment, pas quand tout sera aligné. Maintenant, avec ce qu'on a. Quelques gestes aident à franchir le pas :
- se fixer une échéance plutôt qu'un niveau de qualité. « Je l'envoie vendredi » est plus libérant que « je l'envoie quand il sera parfait ».
- accepter une première version volontairement imparfaite. Un brouillon n'a pas à être réussi : il a juste à exister.
- se demander ce que l'autre verra vraiment. La virgule qu'on corrige pour la dixième fois, personne ne la remarquera. Le travail jamais rendu, tout le monde le remarquera.
Les premières versions sont rarement brillantes, et c'est justement pour ça qu'elles existent : pour devenir meilleures. Voltaire, Dalí et Updike le savaient. Avancer de façon imparfaite ouvre des portes que l'attente de la perfection laisse fermées.
Curieuse et dynamique, après 20 années dans le secteur du commerce, une reconversion professionnelle et une formation, je participe aujourd'hui à l'animation de ce site. J'aime le sport et partager ces moments avec mes enfants dans leurs activités sportives. J'apprécie cuisiner et je suis plutôt pour le fait maison . Je lis occasionnellement et je découvre actuellement le plaisir de jouer aux jeux de sociétés! Pour moi, chaque changement est... (lire la suite...)