Pourquoi les techniques de gestion du temps sont vouées à l’échec, selon cet auteur

Christophe Hilmoine | publié le | 8 min de lecture
Pourquoi les techniques de gestion du temps sont vouées à l’échec, selon cet auteur
illustration StockSnap, Pixabay
Dans un monde saturé de to-do lists, d’agendas partagés et d’objectifs "SMART", une voix dissonante se fait entendre : celle d’Oliver Burkeman, journaliste britannique et auteur du best-seller « 4000 semaines – Antimanuel de gestion du temps à l’usage des mortels » (Four Thousand Weeks: Time Management for Mortals). Dans cet essai, il ne nous propose pas une nouvelle méthode pour « optimiser nos journées », bien au contraire. Avec un peu de provocation, il avance : et si le problème n’était pas notre gestion du temps, mais notre rapport au temps lui-même ?
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J'ai commencé à lire cet essai suite aux conseils de ma femme, qui connait bien ma tendance à faire des listes pour tout, et à vouloir toujours trouver des méthodes d'organisation, pour être moins stressé par les "to do" longues comme le bras. Et en effet, je me rends bien compte que le stress ne diminue pas.

Le temps, c'est comme une autoroute : plus on en a, plus on le remplit (des choses inutiles)...

Qui est Oliver Burkeman ?

Oliver Burkeman a été chroniqueur pour The Guardian pendant plus de dix ans, notamment à travers sa rubrique “This Column Will Change Your Life”, où il explorait les philosophies du bonheur, la psychologie, et les méthodes d’auto-amélioration.

Son style, c'est un mélange de rigueur journalistique et d'humour britannique, comme on l'aime. Sa spécialité : désamorcer les promesses irréalistes du développement personnel. Et parfois, ça fait du bien, dans une ambiance un peu "dictature du bonheur" (ce n'est que mon avis !)

Dans 4000 semaines, il propose un antidote aux injonctions modernes à « mieux gérer son temps ».

Le paradoxe de la productivité

Le point de départ de Burkeman est simple, presque brutal : nous disposons, en moyenne, de 4000 semaines à vivre.

Alors si vous êtes un angoissé du temps qui passe trop vite et de la mort qui se rapproche peu à peu : pas de panique. Il y a du positif à lire ce livre, puisqu'il nous apprend à nous détacher d'une certaine "course sans fin" après le temps.

4000 : un chiffre qui oblige à regarder en face notre finitude. Or, nous passons notre temps à agir comme si nous pouvions tout accomplir, tout faire entrer dans nos journées. Et c'est sans compter le temps qu'on passe bêtement sur les réseaux sociaux à scroller sans fin !

Dans un monde qui regorge de techniques de productivité — Pomodoro, GTD (Getting Things Done, dont je suis un grand fan, je l'avoue), morning routines, etc. — l’obsession de l’efficacité devient une fuite en avant. Comme l’écrit Burkeman :

Se rendre plus efficace - soit en mettant en œuvre diverses techniques de productivité, soit en se surpassant - n'aboutira généralement pas au sentiment d'avoir assez de temps, car, toutes choses égales par ailleurs, les exigences augmenteront pour contrebalancer les avantages éventuels. Loin de faire avancer les choses, vous en créerez de nouvelles.
Oliver Burkeman

En d’autres termes, plus vous devenez productif, plus on attendra de vous. Et plus vous vous sentirez débordé. Une spirale sans fin.

Le piège de l’amélioration continue

Burkeman pointe aussi un autre travers de notre époque : celui de vouloir rentabiliser chaque instant.

Même nos loisirs, nos moments de repos, nos lectures deviennent des occasions de « progresser », d’« apprendre », de « s’améliorer ».

Afin d'habiter pleinement la seule vie qui vous est donnée, vous devez vous abstenir d'utiliser chaque heure libre pour votre développement personnel.
Oliver Burkeman

C’est un appel à la lenteur, à l’imperfection, à l’acceptation du réel. Il faut renoncer à l’idée que tout doit être utile. La valeur d’un moment peut venir de son inutilité assumée.

C'est d'ailleurs un écho à un autre essai tout aussi passionnant : l'Eloge de la lenteur, de Carl Honore. Lui aussi dénonce le culte de la performance et invite à oublier les horaires... (Encore un cadeau de ma femme, qui décidément trouve que je travaille trop...)

Et s'il fallait lâcher prise pour vivre vraiment ?

Contre l’obsession des objectifs et des résultats, Burkeman nous propose une image puissante :
La vie est une danse, et lorsque vous dansez, vous n'avez pas l'intention d'arriver quelque part. Le sens et le but de la danse, c'est la danse.
Oliver Burkeman

Une métaphore qui fait écho à des philosophies anciennes — stoïcisme, bouddhisme — mais aussi à une certaine lucidité moderne : vivre, ce n’est pas cocher des cases, c’est expérimenter l’instant.

Burkeman aime nous expliquer le vrai sens des idées des stoïciens, d'ailleurs, souvent pour faire un parallèle avec nos désirs sans fin de "développement personnel" et de contrôle absolu de notre vie :

Et voici l'essentiel entre le stoïcisme et le culte de l'optimisme moderne . Pour les stoïciens, l'état d'esprit idéal était la tranquillité, et non la joie excitante que les penseurs positifs semblent généralement vouloir dire lorsqu'ils utilisent le mot bonheur . Et la tranquillité ne devait pas être obtenue en recherchant énergiquement des expériences agréables, mais en cultivant une sorte de calme indifférence à l'égard de sa situation.
Oliver Burkeman

Scott Adams : la critique plus humoristique du monde du travail

Le propos d’Oliver Burkeman rejoint, d’une autre manière, les réflexions acides de Scott Adams, le créateur de Dilbert, qui a souvent raillé les absurdités du monde de l’entreprise.

Une de ses phrases les plus fameuses résume bien sa position :

Le travail en équipe, c'est le parfait contraire de la bonne gestion du temps.
Scott Adams

Ici aussi, on retrouve l’idée que l’efficacité est une illusion collective.

Dans bien des contextes, essayer de tout rationaliser finit par nuire à ce qui rend le travail ou la vie réellement fluide : l’intuition, le lien humain, l’adaptation constante.

Accepter de ne pas tout faire

Ce que propose Burkeman, ce n’est pas de renoncer à toute organisation, mais de changer d’objectif. Il ne s’agit plus de tout faire, mais de choisir ce qui compte vraiment. D’assumer les renoncements. D’embrasser les limites.

C’est un message contre-intuitif dans un monde où le moindre « espace vide » dans l’agenda est souvent vécu comme un échec. Pourtant, c’est peut-être dans ces vides que se loge le sens.

Un antimanuel salvateur

4000 semaines ne vous apprendra pas à en faire plus.

Il vous aidera à faire moins mais mieux, à lâcher prise sur l’obsession du contrôle, et à réinvestir le présent.

C’est un livre qui, sous des allures de guide, est en réalité une méditation existentielle sur le temps, la finitude et la beauté du réel.

À lire, relire… et surtout ne pas surligner chaque page comme un exercice de productivité.

Et si j'avais appliqué ses conseils, aurais-je eu le temps de finir cet article ?

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Oliver BurkemanScott Adams
Christophe Hilmoine

Je suis un passionné de culture, de littérature, de cinéma, d'art, d'environnement, de jeux de société,... oui, tout ça. J'adore m'étaler des heures sur ces sujets. J'écris moi-même un peu, de la poésie, et je peins à mes heures perdues. Je suis consultant web et rédacteur indépendant depuis plus de 20 ans, et j'ai la chance d'être en partenariat avec Ouest France pour éditer ce site que j'espère joli, moderne... (lire la suite...)

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